Publications

xpanorama-zero-pierre-chaillet.jpg.pagespeed.ic.uAwQUCqILBCatalogue Panorama Zéro

Arnaud Bizalion éditeur. Co-édité avec Opening Book 

Bilingue français – anglais – 270 x 220 mm – 48 pages – Relié cartonné

Publication : octobre 2018.   25 Euros

 

PIERRE CHAILLET : EXPOSITION PANORAMA ZERO 

L’IMPERMANENCE DU MONDE

par Jacques Leenhardt

Dans son magnifique roman Le siècle des Lumières, Alejo Carpentier commente une peinture ancienne, Explosion dans la cathédrale, qui figure l’effondrement d’un majestueux édifice gothique. Le peintre de cette catastrophe immobile portait le beau nom napolitain de Monsù Desiderio, Monsieur Désir. Il a laissé une série d’images que Pierre Seghers nommait : « le théâtre de la fin du monde ». 1
Notre époque, imprégnée de science fiction, réanime ce fantasme de la ruine et aiguise en nous le sentiment que la chute finale n’est plus devant nous, comme un destin auquel nous devrions tenter d’échapper, mais déjà là et comme faisant partie de notre quotidien.

Quelques artistes ont été sensibles à cette présence du futur dans le cœur même des choses, attentifs à l’imminence de la catastrophe et à sa capacité à inquiéter le présent. Ainsi Robert Smithson ne s’intéressait-il pas tant à l’obsolescence, qui caractérise le temps de la technique, qu’à la logique entropique, qui fait que toute forme construite se défait et s’éparpille en désordre. Ainsi que l’avait pressenti Viollet-le-Duc, les sommets orgueilleux des Alpes comme les puissantes architectures médiévales sont condamnés par l’entropie à finir leur existence sous la forme de poussières alluvionnaires.

Cette sensibilité aux effets désorganisateurs du temps implique que l’artiste façonne des images où se manifeste le télescopage des diverses couches du temps vécu. C’est pour approcher cette sensation paradoxale que Robert Smithson eut recours, dans les années 60, à divers dispositifs innovants — cartographies, non-sites, images approximatives, miroirs — lui permettant d’échapper au piège fixiste de la représentation.

Pierre Chaillet est habité, lui aussi, par cet imaginaire qui donne un visage à la fragilité de notre civilisation orgueilleuse de ses progrès. Il cherche dans divers média, —dessin, photographie, vidéo —, une réponse formelle aux difficultés que l’entropie des formes oppose à la fabrication d’images.

Dans l’exposition Panorama zéro qui s’ouvre à Marseille au Château de Servières, attardons-nous sur une œuvre titrée simplement Film set (2018). Il s’agit d’une image fixe reproduite en sérigraphie sur un verre. Que voit-on sur cette image Film Set ? Pour ma part, j’imagine une salle de rédaction avec ses bureaux en open space. Un tel lieu, —peu importe qu’il s’agisse exactement de cela ou d’autre chose — serait normalement caractérisé par un ordre fonctionnel. Or il ressemble plutôt à un vaste chaos, enfermé dans un réseau de verticales qui lui font une prison : fils électriques reliant des objets techniques : projecteurs, micros, ordinateurs. De cette scène hypothétique, le spectateur ne retient que le réseau omniprésent qui se substitue aux composants de l’intrigue. Comme si la grille d’un gigantesque code barre avait saturé l’espace, ne laissant qu’un minimum d’autonomie aux êtres et aux objets qu’il code, insuffisant pour exister. L’image de Film set produit une immersion violente: le spectateur n’a aucun recul, il est ficelé dans l’image, dans cette prison de fils tombant avec la régularité des atomes de Démocrite.

Bien différentes est la série des images de Brownfield, (2016) qui montrent, au centre de chaque feuille de papier, un petit fragment de monde en déroute, gangréné par le ferment universel de l’entropie. Les images de Brownfield se présentent comme des représentations d’architectures en démolition. L’artiste Pierre Chaillet se comporte comme un chirurgien qui ouvrirait un champ opératoire dans la blancheur du papier. L’image qu’il dessine révèle l’état traumatique du tissu urbain, le démantèlement des beaux ordonnancements. C’est la ville et ses édifices qui se trouve saisie par le destin tragique des empires du bâti.

D’un type d’image à l’autre, de la captation dans le flux vidéo à la fixation de constructions immobilisées dans le mouvement de leur effondrement, Pierre Chaillet navigue entre plusieurs medias, chacun apportant un aspect différent à sa recherche. Il en va de même des photographies en couleurs. La série Barren Islands, (2016) est composée de 14 images photographiques prises en Irlande. Leur caractère de paysage presque traditionnel ne dissimule cependant pas le fait que ces images, par l’effet du cadrage et du mode de tirage, au lieu de nous transporter dans la carte postale des verts pâturages irlandais, invitent au contraire le spectateur à une sorte de promenade dans un pays rêvé. Le caractère concret des choses s’abolit sous le grain de l’image comme il s’estompe aussi dans le halo des brumes de Decor landscape (2015), où la réalité du monde est happée par le flou et les symétries trompeuses qu’engendre la perspective.

Dans les travaux de Pierre Chaillet, dans ses dessins, ses photographies et ses vidéos, le monde a bien du mal à nous convaincre de sa pérennité. Mais comme Smithson à qui il a dédié un bel hommage, Robert’s Smithson’s plane crash (2017), Pierre Chaillet transforme le désespérant spectacle de l’érosion généralisée en œuvre d’art, histoire d’en faire ressortir la puissance poétique.

1 Le nom de Monsù Desiderio dissimule en fait deux artistes messins, actifs à Naples dans la première moitié du XVIIe siècle : François de Nomé et Didier Barra.

 

 

PIERRE CHAILLET ou LA FICTION SUREXPOSEE

Par Christophe Le Gac

En 2013, Pierre Chaillet produit une série de photographies extrêmement surexposées. Encore étudiant, ces vues de paysages, prises de manière intuitive, sont un déclic. Chargées d’une aura funeste et brumeuse, les images oscillent entre peintures et pictogrammes d’un film muet, en noir et blanc mais rehaussées à la couleur. La surexposition met à distance les éléments représentés et agit à la fois comme un projecteur et un écran. Résultat, le visiteur se retrouve face à ces images comme au cinéma1, tout en étant devant une image fixe. Ces jeux entre contenant et contenu, entre image fixe et image séquentielle, sont au cœur de la problématique soulevée par le travail de l’artiste. A la vue de ces photographies, le grain et l’atmosphère de l’image nous renvoient davantage à un rendu de dessin qu’à une analogie photographique. Le réalisme y côtoie une texture granuleuse, comme du crayon HB sur du papier vergé. L’aventure dessinée commence pour Pierre. Depuis l’obtention de son diplôme des beaux-arts à Angers (2016), Pierre développe une œuvre dessinée prolifique. La série, au nom explicite Brownfield Land – littéralement « Friche industrielle » -, est constituée à ce jour de quinze dessins au graphite sur papier Vélin d’Arches. Au format 55 par 75 cm, chaque dessin représente, à première vue, ce qui pourrait s’assimiler à des ruines d’un passé industriel révolu et enfoui dans nos mémoires collectives. L’ensemble de la composition, toujours centrée et avec une marge tournante imposante, nous incite à « rentrer dedans ». Malgré de nombreuses nuances de gris, le contraste entre les noirs et les blancs se démarque dans toutes les constructions. Chaque dessin est structuré de plusieurs fragments issus d’une documentation photographique sur des friches industrielles, d’images de guerre ou d’extraits de films. Ainsi constituées, les images détruisent en quelque sorte toute notion d’espace-temps chère à la perspective mathématique. Le regard se trouve plongé dans un magma de traits, pourtant reliés à des points de fuite, dont la fonction semble être la planéité. A diverses échelles, chaque image évoque un décor de cinéma, abandonné, laissé-là à l’épreuve du temps, et permet au regardeur de laisser son imagination vagabonder selon ses références.

Par exemple, sur l’un des dessins, paradoxalement le plus architecturé, ce qui ressemble à la galerie vitrée d’une habitation, accrochée aux rochers, renvoie indéniablement à la maison d’inspiration wrightienne2 conçue par Paolo Soleri et Hiram Hudson Benedict pour Michelangelo Antonioni dans son fameux Zabriskie Point (1970). D’ailleurs la scène finale du film montre cette dernière exploser littéralement dans tous les sens. Comme un écho, les autres dessins projettent des monticules de matériaux qui pourraient en être les visions postérieures. Ou alors, toutes ces représentations proviennent directement de promenades mentales dérivées du Stalker (1979) de Tarkovski. A chacun de voir !

Dans le cadre de la Saison du dessin 2018 à Marseille, opening book, collection numérique de book d’artistes, a proposé à Pierre Chaillet de mettre en scène ses travaux dans l’espace physique du Château de Servières. L’exposition Panorama zéro décline sur différents supports physiques et projetés tout l’univers de l’artiste. Une œuvre en particulier travaille cette idée de mise en abîme de l’image dessinée : Film Set. Sérigraphie sur verre de type miroir, cette œuvre montre une forêt de spots de cinéma suspendus à des câbles. De loin, le paysage ressemble à la salle des pendus3 d’une mine, mais son titre convoque l’univers du cinéma. A ses côtés, une série de diapositives diffusent des images trouvées d’usines sidérurgiques. L’alternance de couleurs froides à l’extérieur et chaudes à l’intérieur, rappelle l’ambiance de la première partie du mémorable The Deer Hunter / Voyage au bout de l’enfer (1978). Michael Cimino y filme la vie ordinaire de trois jeunes ouvriers dans une petite ville industrielle de l’Ohio, entre l’usine, le pub et le mariage, avant leur départ pour le Vietnam. Plusieurs plans-séquences montrent des enchevêtrements de fumées de hauts fourneaux, de tuyaux et de bâtisses de toutes sortes. Cet environnement chaotique peut être vu comme une belle résonance au cataclysme inhérent au travail de Pierre Chaillet. Sa fascination pour l’envers du décor, entre figuration et abstraction, la convocation des souvenirs par fragments de résurgences matérielles et fictionnelles, conduisent chaque spectateur devant ses propositions plastiques, à être sans voix, dans ses images-souvenirs4, dans un dédoublement du temps par l’image, conscient et inconscient dans un même mouvement, et comme touché par une certaine mélancolie qui contraste avec l’implacable immunité machiniste.

1 Le site photographié par l’artiste se trouve être l’île de Skellig Michael, au large de la côte sud-ouest de l’Irlande, lieu de tournage du film de la saga Star Wars Le dernier Jedi (2017), tout un symbole !

2 Référence à l’architecte américain Frank Lloyd Wright (1867-1959), concepteur de la célèbre Fallingwater House (Maison sur la cascade).

3 Terme familier utilisé par les mineurs pour désigner le vestiaire dans lequel ils se changeaient et suspendaient leurs vêtements à un crochet au bout d’une chaine pendue au plafond, souvent très haut.

4 Cf Gilles Deleuze, L’image-Temps, 1985